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- Axe 1 - La fabrique des “patrimoines” : mémoires, savoirs et politique en Amérique indienne aujourd’hui

Ethnohistoire & Patrimonialisation
FABRIQ’AM), Programme ANR-CULT 2013-2016 (Axe 4)
Ce projet comprend deux partenaires le MASCIPO (CERMA) (porteur, coordination A. Ariel de Vidas), et le LESC (EREA) qui en représente la part prépondérante en terme de chercheurs (80%) et d’implication scientifique (coordination V. Vapnarsky).

La “mise en patrimoine” d’éléments culturels, matériels et immatériels, devient depuis plusieurs années l’un des moyens par lesquels les groupes amérindiens recherchent une visibilité et une reconnaissance dans un paysage social et politique marqué aujourd’hui dans la plupart des pays américains par le multiculturalisme institué en mode de gouvernance. Les phénomènes de patrimonialisation culturelle, amplement étudiés ailleurs (notamment en Amérique du nord) sont moins connus pour les espaces méso et sud américains et les sociétés amérindiennes. En leur sein, les conceptions de ce qui doit être conservé ou être oublié, les manières de transmettre les connaissances et les savoirs, les modes d’historicité semblent bien souvent aller à l’encontre de l’idée même de la patrimonialisation telle qu’on l’entend dans le monde europeano-centré. Par ailleurs, suivant des médiations et des formes d’inculcation de schèmes formulées en dehors des sociétés amérindiennes, celles-ci transforment aujourd’hui certaines de leurs pratiques quotidiennes en éléments d’un patrimoine culturel objectivable, transmissible et conservable. Ces procédures sont globalement liées à un discours procédant par objectivation, essentialisation et ethnicisation des cultures indigènes.
Les formes de transmission mémorielle des sociétés amérindiennes et minorisées ont alors une double dimension. D’une part, elles se construisent dans une matrice culturelle et sociale locale qui leur est propre. D’autre part, elles sont aussi, pour beaucoup, désormais investies au sein d’un monde globalisé en tant que ressources mobilisables pour conforter une identité collective, voire de nouvelles formes d’indianité. L’analyse des configurations patrimoniales que l’on peut observer sur le terrain demande alors une élucidation de ces formes d’imposition et d’adaptation mais aussi la compréhension de la manière dont les acteurs indigènes ont su, en retour, se réapproprier un droit à construire un discours propre sur leur culture et à l’instituer comme source d’une affirmation identitaire.

Pour comprendre les diverses déclinaisons du processus de patrimonialisation culturelle dans la trentaine de sociétés amérindiennes étudiées dans ce projet, l’enquête se développera selon trois angles d’analyse complémentaires :
– les régimes de temporalité, d’historicité et de savoir ;
– la “fabrique” des patrimoines, leur construction sociale et leurs usages politiques ;
– les logiques institutionnelles et les formes locales de gouvernance multiculturelle.

Le projet, résolument comparatif, ne s’attachera pas à dresser une typologie des similitudes et des différences entre les formes de mise en patrimoine mais plutôt à comparer des représentations catégorielles, des cadres, des relations, des processus de construction de sens et de composition des discours. À travers l’étude de la patrimonialisation culturelle, prise comme révélatrice de jeux d’acteurs, de stratégies de définition de soi et de construction du politique, l’enjeu est d’aborder deux phénomènes étroitement associés : d’une part, il s’agit d’appréhender les modalités de l’insertion des sociétés amérindiennes dans la modernité et leur capacité à l’investir, en mettant au jour les formes de cohabitation et de composition de régimes de savoirs et d’historicité générés à travers la patrimonialisation ; d’autre part, à travers l’analyse de ce processus, le projet entend éclairer la genèse et des développements contemporains des configurations multiculturelles qui caractérisent l’espace politique des régions méso et sud américaine.

Deux niveaux de comparaisons seront traités :
Le premier s’attachera à trois ensembles de cas, présentant des contrastes marqués (les chercheurs de l’EREA concernés – statutaires et associés - sont indiqués entre parenthèses).
(1) Guyanes orientales : Wayana (Camargo, Collomb), Kali’na et Wayampi (Dupuy, Collomb), Apalaï et Zoe’;
(2) groupes pano d’Amazonie occidentale : Cashinawa (Deshayes, Camargo), Shipibo, Chacobo (Erikson) ;
(3) groupes mayas : Teenek ; Yucatèques et Itza’ (Vapnarsky) ; Tseltal (Figuerola, Chosson) ; Tzutuhil considérés dans leurs aires d’origine au Mexique et au Guatemala et dans leur migration aux Etats-Unis (Pédron Colombani).

Le second ensemble de comparaison intègre des groupes permettant une appréhension plus riche des phénomènes étudiés, par les variantes ou les points communs qu’ils présentent avec les trois ensembles de cas principaux.
- en Amazonie brésilienne, péruvienne et équatorienne : groupes Apurinã, Manchineri (Virtanen), Trumai (de Vienne), Awetí, Suruí, Karaja (Petesch), Tapirapé, Yalawapití, Zapara (Bilhaut), Achuar (Carpentier), Quichua (Gutierrez Choquevilca);
- au Mexique : Nahua de la Huastèque, voisins des Teenek ;
- en Bolivie tant dans les Hautes Terres : Aymara, Uru, que dans les Basses Terres Chimane et Moseten (Daillant), Yurakaré (Hirtzel) ;
- minorités métisses se construisant une identité “indienne” ou “quilombola” (cas des ribeirinhos d’Amazonie).
L’analyse sera menée à partir d’enquêtes de terrain, d’analyse de données ethnographiques et d’archives.

La “fabrique” des patrimoines : constructions sociales, usages politiques
Ce domaine de recherche (dont le responsable dans l’économie d’ensemble du projet ANR est G. Collomb, IIAC, associé à l’EREA) s’inscrit aussi, pour les chercheurs et doctorants de l’EREA qui y participent, dans l’Atelier thématique du projet de laboratoire Ethnohistoires, patrimonialisation et politiques culturelles, que coordonnent V. Vapnarsky, I. Daillant et S. Blanchy. Les recherches qu’il est prévu d’y mener s’attacheront à ce que signifie “produire du patrimoine” ou “donner à voir sa culture” (les deux démarches restant la plupart du temps étroitement liées), à travers l’observation de phénomènes (ou programmes) de mise en musée, mise en spectacle, mise en image ou en écrit, ou de la fabrication de “lieux de mémoire” et de “monuments” de toute nature. On analysera les effets de ces opérations sur la culture des collectifs qui en sont à la fois agents et objets, et la manière dont elles contribuent à remodeler les rapports sociaux entre ces groupes et leurs extérieurs, mais aussi au sein des groupes concernés.
Ces travaux seront complétés par d’autres recherches s’interrogeant plus particulièrement sur l’impact que peut avoir le global-politique sur les politiques nationales du patrimoine, et sur la mise en oeuvre de ces politiques dans les espaces locaux. Si l’essor des politiques patrimoniales a historiquement été associé à la création des États nationaux, ces politiques sont aujourd’hui redéfinies à l’échelle mondiale et orchestrées par des entités supranationales. Le défi posé par la nécessité de comprendre l’impact des normes définies par les instances internationales sur la “gouvernance” du patrimoine, et non sur des éléments spécifiques, réside en effet dans l’adoption d’une approche capable d’analyser la fabrique du patrimoine à ses différentes échelles. Le caractère innovant de cet axe du projet est donc d’appréhender la patrimonialisation dans la complexité d’un réseau d’acteurs, normes et institutions qui, retraçant les connexions entre ces contextes différents, permet d’aller au-delà de la dichotomie global/local. La recherche sera centrée sur la Guyane française, le Brésil et le Mexique.

Régimes de temporalité, d’historicité, de savoirs
Les travaux développés dans cette perspective (sous la responsabilité de V. Vapnarsky) viseront à une compréhension des conceptions de l’histoire, de la transmission et de ce qui se transmet au sein de différentes cultures et sociétés étudiées dans le projet, ainsi que de la façon dont ces conceptions configurent et sont reconfigurées par les nouveaux processus de patrimonialisation. Il y sera notamment développé une analyse ethnolinguistique, pragmatique et cognitive, des discours indigènes dans toute leur épaisseur interactionnelle et temporelle permettant de mieux saisir la variété de stratégies, réponses, résistances et résiliences des sociétés amérindiennes face au changement culturel. Les résultats des recherches contribueront plus largement à une meilleure compréhension des schèmes d’élaboration de l’histoire et de conceptualisation de l’action, de l’événement, et du changement (de ce qui peut constituer un fait mémorable ou une « nouveauté » et ce que l’on en fait, des régimes d’énonciations et de transmissions des savoirs); ainsi que de leurs manifestations variées suivant les contextes et pratiques auxquels ils sont attachés. L’analyse des pratiques discursives, et des nouvelles formes d’écrits sera associée à celle des pratiques rituelles, des objets et de leur destin, ainsi que des formes d’ancrage spatial de la mémoire et de leur redéfinition au sein des mises en patrimoine de lieux mythiques ou ancestraux.

Dans le prolongement de l’Atelier Agentivité de la période précédente, et en articulation directe avec la thématique du Projet FABRIQ’AM, une partie des recherches menées par les membres du Centre EREA porteront sur l’agentivité historique. Ils articulent ensemble deux Ateliers thématiques du projet de laboratoire (Ethnohistoires..., déjà mentionné, et Agentivité et intentionnalité, coordonné par V. Vapnarsky).

Un projet franco-argentin a été soumis pour un échange CNRS-CONICET (Argentine), il est en attente de résultat : Historicité, cosmologie et agentivité : Etude comparée des formes et des espaces d’action des humains et non humains dans les conceptions historiques des sociétés amérindiennes (2013-2014). Responsable pour la France : V. Vapnarsky.
Ce projet s’attache à analyser, à partir d’une perspective anthropologique et ethnolinguistique, la façon dont les modes de construction de l’histoire, la cosmologie et les conceptions de l’agentivité s’articulent au sein de sociétés amérindiennes. A fin comparative, les sociétés étudiées se situent dans trois régions culturelles : le Grand Chaco, les Basses Terres Amazoniennes, la Mésoamérique. A partir de données ethnographiques et ethnolinguistiques, il s’agit de mieux comprendre les processus de construction de la mémoire collective en décryptant les rôles qu’y jouent les formes spécifiques de relations et d’attribution d’agentivité aux diverses entités du monde (humaines, non-humaines, spirituelles ou mythologiques). L’analyse se consacrera à l’étude des interactions verbales et non verbales, quotidiennes et rituelles, entre les humains et d’autres entités qui sont, ou non, considérées comme des sujets, doués de propriétés agentives et d’intentionnalité. Ces entités étant souvent ancrées à des espaces de la géographie terrestre et cosmique, il s’agira également d’élucider les différentes façons dont événement et lieu, mémoire et territoire, peuvent être co-structurés, dans le temps long de ce qui se transmet où celui plus émergent de l’expérience. Pour cela, seront étudiés les liens entre d’une part, les expériences vécues par les humains ou narrés à propos d’autres entités, et d’autre part les espaces transités, utilisés et perçus. L’analyse entend ainsi contribuer à l’étude des schèmes culturels amérindiens d’interprétation de l’expérience, passé et présente, en relation à leurs formes d’expression.

>> Le premier atelier de l'ANR FABRIQ'AM s'est tenu les 23 et 24 mai 2013 à la MAE à Nanterre. " La fabrique des « patrimoines » : Mémoires, savoirs et politique en Amérique indienne aujourd’hui" (org. V.Vapnarsky, A. Ariel de Vidas)

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